Textes et documents de, sur et autour de Han Ryner, écrivain et philosophe individualiste, pacifiste et libertaire.
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Un ancien amant du beau Xénophon était devenu le favori de Cyrus le jeune. Cet homme, béotien d'origine et beaucoup plus âgé que le fils de Gryllos, s'appelait Proxénos. J'ai connu ce Proxénos dans ma première jeunesse. Il écoutait Gorgias au temps où j'écoutais Gorgias. Avide de richesses et de plaisir, il n'étudiait sous les sophistes que pour apprendre à parler avec art et se rendre capable de séduire les rois et les assemblées, les jeunes femmes et les éphèbes. Il écrivit au beau garçon qu'il aimait toujours pour l'engager à venir à Sardes; et il lui promettait, s'il savait plaire à Cyrus, une merveilleuse fortune. Xénophon, déjà décidé dans son cœur ébloui, mais, comme il arrive, un peu honteux de sa décision, montra l'épître à Socrate et lui demanda son avis. Or j'étais présent et, le soir même, en arrivant à ma maison du Pirée, j'ai écrit cet entretien entre Socrate et Xénophon.
Souvent, dans ces Entretiens Véritables, je résume et resserre ce que j'avais d'abord noté avec plus d'étendue. La stupidité ou la mauvaise foi de l'interlocuteur contraignait Socrate à des détours, à des explications presque enfantines, à. des répétitions sans nombre. Je trouve sur mes tablettes, certains morceaux de dialogue jusqu'à quinze et dix-huit fois tantôt absolument identiques, tantôt avec des variantes qui n'offrent aucun intérêt philosophique et qui, pour ceux qui n'ont pas connu les personnages, n'offrent aucun intérêt d'aucune sorte. Ces répétitions inévitables dans la vie, encore que je ne me pique pas de « faire un livre » comme disent quelques uns, je crois inutile de les imposer au lecteur. Quand j'ai copié une fois de telles aroles, je les néglige aux rencontres nouvelles. Les entretiens que je publie sont véritables en ce sens que je n'y mets pas un mot qui n'ait été dit. Mais ils sont plus courts que les entretiens complets. Certaines longueurs, qui n'étaient pas déplaisantes dans la conversation, deviendraient insupportables à la lecture. Quelquefois cependant, comme je vais le faire, je reproduis mes notes dans toute leur étendue. Afin que ceux qui n'ont pas eu le bonheur de connaître Socrate n'ignorent pas sa façon de parler et quelle souple et persuasive bonté la faisait varier selon l'intelligence de l'interlocuteur. On devine, d'ailleurs, sans que j'aie besoin d'en avertir, que des notes, même cueillies aussitôt après un entretien, font déjà, que nous le voulions ou non, un premier choix dans ce qui a été dit. Notre mémoire, même quand elle s'efforce de repasser par tous les détours, prend, dès que le chemin est indifférent, des raccourcis.
Xénophon rougit sous ce dernier mot. Il garda un instant le silence, puis il s'éloigna, disant qu'il allait méditer les paroles du maître.
Socrate, cependant, restait pensif. Quand nous fûmes seuls, je respectai quelque temps sa méditation. Mais, enfin, je suggérai doucement :
— Si Socrate voulait penser tout haut, Socrate réjouirait le cœur d'Antisthène.
— Je songeais — dit Socrate — que ce Xénophon au front étroit et cet Aristoclès que nous appelons Platon pour la largeur de son front ont peut-être une même façon de méditer mes paroles.
— Quelle façon dis-tu ?
— Ils les tournent et les retournent, les usent et les polissent jusqu'à ce qu'elles disent enfin non plus la pensée et le sentiment de Socrate mais les rêves de Platon ou les avidités de Xénophon.
Deux jours plus tard, je rencontrai le fils de Gryllos, et il me dit :
— Je pars à Delphes consulter Apollon comme le maître me l'a conseillé devant toi.
Je rappelai à Xénophon les paroles exactes de Socrate et qu'elles ne conseillaient nul voyage extérieur. Mais il s'irrita contre moi, il m'accusa de mauvaise foi et il me demanda avec indignation si je le considérais comme un imbécile incapable de comprendre ce qu'on lui disait.
Lorsque je contai à Socrate cette rencontre, il interrogea souriant :
— Ne t'avais-je pas dit ce que Xénophon appelle méditer mes paroles ?
Or Xénophon ne demanda même pas à l'oracle s'il devait ou non aller à Sardes. Il demanda à quel dieu il devait sacrifier pour obtenir un heureux voyage. Quand je connus cette étrange conduite, je m'étonnai devant Socrate, disant :
— Ainsi le stupide fils de Gryllos est de mauvaise foi jusqu'avec lui-même ?
— Quand on est de mauvaise foi — répondit doucement Socrate — c'est toujours avec soi-même.
J'ai entendu souvent d'autres disciples demander à Socrate s'ils devaient consulter l'oracle. Socrate déconseillait toujours cette démarche. « Il n'y a aucune raison, — disait-il — de demander aux dieux ce que tu peux savoir par toi-même. Quant aux choses que tu ne peux savoir par toi-même, elles ne te concernent en rien et les dieux, s'ils sont raisonnables, ne consentiront pas à satisfaire tes vaines curiosités. » Mais cette doctrine était bien profonde et bien sévère pour l'inintelligence et la lâcheté de la plupart des hommes.