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1 janvier 2008 2 01 /01 /janvier /2008 21:27

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Chapitre V

Des relations sociales

Le travail est-il une loi sociale ou une loi naturelle ?
Le travail est une loi naturelle aggravée par la société.
Comment la société aggrave-t-elle la loi naturelle du travail ?
De trois façons:
1° Elle dispense arbitrairement un certain nombre d'hommes de tout travail et rejette leur part du fardeau sur les autres hommes ;
2° Elle emploie beaucoup d'hommes à des travaux inutiles, à des fonctions sociales ;
3° Elle multiplie chez tous et particulièrement chez les riches les besoins imaginaires et elle impose au pauvre l'odieux travail nécessaire à la satisfaction de ces besoins.
Pourquoi trouvez -vous naturelle la loi du travail ?
Parce que mon corps a des besoins naturels que seuls les produits du travail satisferont.
Vous ne considérez donc comme travail que le travail manuel ?
Sans doute.
L'esprit n'a-t-il pas aussi des besoins naturels ?
Le seul besoin naturel de nos facultés intellectuelles, c'est l'exercice. L'esprit reste toujours un enfant heureux qui a besoin de mouvement et de jeu.
Ne faut-il pas des ouvriers spéciaux pour donner à l'esprit des occasions de jouer ?
Le spectacle de la nature, l'observation des passions humaines et le plaisir des conversations suffiraient aux besoins naturels de l'esprit.
Vous condamnez donc l'art, la science et la philosophie ?
Je ne condamne pas ces plaisirs. Semblables à l'amour, ils sont nobles tant qu'ils restent désintéressés. Dans l'art, dans la science, dans la philosophie, dans l'amour, la volupté que j'éprouve à me donner ne doit pas être payée par celui qui goûte la volupté de recevoir.
Mais il y a des artistes qui créent avec peine et des savants qui cherchent avec fatigue ?
Si la peine dépasse le plaisir, je ne vois pas pourquoi ces pauvres gens ne s'abstiennent point.
Vous exigeriez donc de l'artiste et du savant un travail manuel ?
Du savant et de l'artiste, comme de l'amoureux ou de l'amoureuse, la nature exige un travail manuel puisqu'elle leur impose, comme aux autres hommes, des besoins matériels.
L'infirme a aussi des besoins matériels et vous n'auriez pas la cruauté de lui imposer une besogne dont il est incapable ?
Sans doute, mais je ne considère pas comme des infirmités la beauté du corps ou la puissance de la pensée.
L'individualiste travaillera donc de ses mains ?
Oui, autant que possible.
Pourquoi dites-vous : Autant que possible ?
Parce que la société a rendu difficile l'obéissance à la loi naturelle. Il n'y a pas de travail manuel rémunérateur pour tout le monde. D'ordinaire, on s'éveille à l'individualisme trop tard pour faire l'apprentissage d'un métier naturel. La société a volé à tous, pour le livrer à quelques-uns, le grand instrument du travail naturel, la terre.
L'individualiste peut donc, dans l'état actuel des choses, vivre d'une besogne qu'il ne considère pas comme un vrai travail ?
Il le peut.
L'individualiste peut-il être fonctionnaire ?
Oui. Mais il ne peut pas consentir à toutes sortes de fonctions.
Quelles sont les fonctions dont s'abstiendra l'individualiste ?
L'individualiste s'abstiendra de toute fonction de l'ordre administratif, de l'ordre judiciaire ou de l'ordre militaire. Il ne sera pas préfet ou policier, officier, juge ou bourreau.
Pourquoi ?
L'individualiste ne peut pas être au nombre des tyrans sociaux.
Quelles fonctions pourra-t-il accepter ?
Les fonctions qui ne nuisent pas à autrui.
En dehors des fonctions rétribuées par le gouvernement, n'y a t-il pas des carrières nuisibles et dont l'individualiste s'abstiendra ?
Il y en a.
Citez-en quelques-uns.
Le cambriolage, la banque, l'exploitation de la courtisane, l'exploitation de l'ouvrier.
Quelles seront les relations de l'individualiste avec ses inférieurs sociaux ?
Il respectera leur personnalité et leur liberté. Il n'oubliera jamais que le devoir professionnel est une fiction, et le devoir humain la seule réalité morale. Il n'oubliera jamais que les hiérarchies sont des folies et il agira naturellement, non socialement, avec des hommes que le mensonge social affirme ses inférieurs, mais dont la nature a fait ses égaux.
L'individualiste aura-t-il beaucoup de relations extérieures avec ses inférieurs sociaux ?
Il évitera les abstentions qui pourraient les froisser. Mais il les verra peu, de crainte de les trouver sociaux et non naturels ; je veux dire de crainte de les trouver serviles, gênés ou hostiles.
Quelles seront les relations de l'individualiste avec ses collègues ou ses confrères ?
Il sera poli et serviable avec eux. Mais, autant qu'il pourra le faire sans les blesser, il évitera leur conversation.
Pourquoi ?
Pour se défendre contre deux poisons subtils : l'esprit de corps et l'abrutissement professionnel.
Comment se conduira l'individualiste avec ses supérieurs sociaux  ?
L'individualiste n'oubliera pas que les paroles de ses supérieurs sociaux traitent presque toujours de choses indifférentes. Il écoutera avec indifférence et répondra le moins possible. Il ne fera pas d'objections. Il n'indiquera pas des méthodes qui lui paraîtraient meilleures. Il évitera toute discussion inutile.
Pourquoi ?
Parce que le supérieur social est d'ordinaire un enfant vaniteux et irritable.
Si le supérieur social ordonne, non plus une chose indifférente, mais une injustice ou une cruauté, que fera l'individualiste ?
Il refusera d'obéir.
La désobéissance ne lui fera-t-elle pas courir des dangers ?
Non. Devenir l'instrument de l'injustice et du mal, c'est la mort de la raison et de la liberté. Mais la désobéissance à l'ordre injuste ne met en danger que le corps et les ressources matérielles, qui sont au nombre des choses indifférentes.
Quelle sera la pensée de l'individualiste devant l'ordre ?
L'individualiste dira mentalement au chef injuste : Tu es une des incarnations modernes du tyran. Mais le tyran ne peut rien contre le sage.
L'individualiste expliquera-t-il son refus d'obéir ?
Oui, s'il croit le chef social capable de comprendre et de revenir de son erreur. Presque toujours le chef social est incapable de comprendre.
Que fera alors l'individualiste ?
Devant un ordre injuste le refus d'obéir est le seul devoir universel. La forme du refus dépend de ma personnalité.
Comment l'individualiste considère-t-il la foule?
L'individualiste considère la foule comme une des plus brutales parmi les forces naturelles.
Comment agit-il dans une foule qui ne fait point de mal ?
Il s'efforce de ne point sentir en conformité avec la foule et de ne point laisser noyer, même pour un instant, sa personnalité.
Pourquoi ?
Pour rester un homme libre. Parce que tout à l'heure peut-être un choc imprévu fera jaillir la cruauté de la foule, et celui qui aura commencé de sentir comme elle, celui qui fera vraiment partie de la foule aura de la peine à se dégager au moment de l'élan moral.
Que fera le sage si la foule où il se trouve essaie une injustice ou une cruauté ?
Le sage s'opposera par tous les moyens nobles ou indifférents à l'injustice ou à la cruauté.
Quels sont les moyens que le sage n'emploiera pas, même en ces circonstances ?
Le sage ne descendra pas au mensonge, à la prière, ou à la flagornerie.
Flatter la foule est un puissant moyen oratoire. Le sage se l'interdira-t-il absolument ?
Le sage pourra adresser à la foule, comme à un enfants ces éloges qui sont l'enveloppe ironiquement aimable des conseils. Mais il saura que la limite est incertaine et l'aventure dangereuse. Il ne s'y hasardera que s'il est bien sûr non seulement de la fermeté de son âme, mais encore de la souplesse précise de sa parole.
Le sage citera-t-il devant les tribunaux ?
Le sage ne citera jamais devant les tribunaux.
Pourquoi ?
Citer devant les tribunaux c'est, pour des intérêts matériels et indifférents, sacrifier à l'idole sociale et reconnaître la tyrannie. Il y a en outre lâcheté à appeler à son secours la puissance de tous.
Que fera le sage s'il est accusé ?
Il pourra, selon son caractère, dire la vérité ou opposer à la tyrannie sociale le dédain et le silence.
Si l'individualiste se reconnaît coupable, que dira-t-il ?
Il dira sa faute réelle et naturelle, la distinguera nettement de la faute apparente et sociale pour laquelle on le poursuit. Il ajoutera que sa conscience lui inflige pour sa véritable faute le véritable châtiment. Mais la société, qui n'agit que sur les choses indifférentes, lui infligera, pour sa faute apparente, une punition apparente.
Si le sage accusé est innocent devant sa conscience et coupable devant les lois, que dira-t-il ?
Il expliquera comment son crime légal est une innocence naturelle. Il dira son mépris pour la loi, cette injustice organisée et cette impuissance qui ne peut rien sur nous, mais seulement sur notre corps et nos richesses, choses indifférentes.
Si le sage accusé est innocent devant sa conscience et devant la loi, que dira-t-il ?
Il pourra dire seulement son innocence réelle. S'il daigne expliquer ses deux innocences, il déclarera que la première seule lui importe.
Le sage témoignera-t-il devant les tribunaux civils ?
Le sage ne refusera pas son témoignage au faible opprimé.
Le sage témoignera-t-il en correctionnelle et devant les assises ?
Oui, s'il connaît une vérité utile à l'accusé.
Si le sage connaît une vérité nuisible à l'accusé que fera-t-il ?
Il se taira.
Pourquoi ?
Parce qu'une condamnation est toujours une injustice et le sage ne se rend pas complice d'une injustice.
Pourquoi dites-vous qu'une condamnation est toujours une injustice ?
Parce que nul homme n'a le droit d'infliger la mort à un autre homme ou de l'enfermer en prison.
La société n'a-t-elle pas d'autres droits que l'individu ?
La société, réunion des individus, ne peut avoir un droit qui ne se trouve en aucun individu. Des zéros additionnés, si nombreux qu'on les suppose, donnent toujours zéro au total.
La société n'est-elle pas en légitime défense contre certains malfaiteurs ?
Le droit de légitime défense ne dure pas plus longtemps que l'attaque elle-même.
Le sage siégera-t-il comme juré ?
Le sage, appelé à faire partie d'un jury, pourra refuser de siéger ou y consentir.
Que fera le sage qui aura consenti à être juré ?
Il répondra toujours Non à la première question : L'accusé est-il coupable ?
Cette réponse ne sera-t-elle pas quelquefois un mensonge?
Cette réponse ne sera jamais un mensonge.
Pourquoi ?
La question du président doit se traduire ainsi : « Voulez-vous que nous infligions une peine à l'accusé ? » Et je suis obligé de répondre « Non », car je n'ai le droit d'infliger de peine à personne.
Que pensez-vous du duel ?
Tout appel à la violence est un mal. Mais le duel est un moindre mal que l'appel en justice.
Pourquoi ?
Il n'est pas une lâcheté, il ne crie pas au secours et n'emploie pas contre un seul la force de tous.

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