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29 décembre 2007 6 29 /12 /décembre /2007 21:21

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Chapitre II

Préparation à l'individualisme pratique

Suffit-il de se proclamer individualiste ?
Non. Une religion peut se contenter de l'adhésion verbale et de quelques gestes d'adoration. Une philosophie pratique qui n'est point pratiquée n'est rien.
Pourquoi les religions peuvent-elles montrer plus d'indulgence que les doctrines morales ?
Les dieux des religions sont des monarques puissants. Ils sauvent les fidèles par des grâces et des miracles. Ils accordent le salut en échange de la loi, de certaines paroles rituelles et de certains gestes convenus. Ils peuvent même me tenir compte de gestes que je fais faire et de paroles que je fais prononcer par des mercenaires.
Que dois-je faire pour mériter réellement le nom d'individualiste ?
Je dois mettre tous mes actes d'accord avec ma pensée.
Cet accord n'est-il pas pénible à obtenir ?
Il est moins pénible qu'il ne le paraît.
Pourquoi ?
L'individualiste qui commence est retenu par les faux biens et les mauvaises habitudes. Il ne se libère pas sans quelque déchirement. Mais le désaccord entre ses actes et sa pensée lui est plus pénible que tous les renoncements. Il en souffre comme le musicien souffre d'un manque d'harmonie. Le musicien ne voudrait, à aucun prix, passer sa vie an milieu de bruits discordants. De même mon inharmonie est pour moi la plus grande des douleurs.
Comment s'appelle l'effort pour mettre sa vie d'accord avec sa pensée ?
Il s'appelle la vertu.
La vertu obtient-elle une récompense ?
La vertu est sa récompense à elle-même.
Que signifient ces paroles ?
Elles signifient deux choses :
1° Si je songe à une récompense, je ne suis pas vertueux. La vertu a pour premier caractère le désintéressement.
2° La vertu désintéressée crée le bonheur.
Qu'est-ce que le bonheur ?
Le bonheur est l'état de l'âme qui se sent parfaitement libre de toutes les servitudes étrangères et en parfait accord avec elle-même.
N'y a-t-il donc bonheur que lorsqu'on n'a plus besoin de faire effort et le bonheur succède-t-il à la vertu ?
Le sage a toujours besoin d'effort et de vertu. Il est toujours attaqué par le dehors. Mais le bonheur n'existe, en effet, que dans l'âme où il n'y a plus de lutte intérieure.
Est-on malheureux dans la poursuite de la sagesse ?
Non. Chaque victoire, en attendant le bonheur, produit de la joie.
Qu'est-ce que la joie ?
La joie est le sentiment du passage d'une perfection moindre à une perfection plus grande. La joie est le sentiment qu'on avance vers le bonheur.
Distinguez par une comparaison la joie et le bonheur.
Un être pacifique, forcé de combattre, remporte une victoire qui le rapproche de la paix : il éprouve de la joie. Il arrive enfin à une paix que rien ne pourra troubler : il est dans le bonheur.
Faut-il essayer d'obtenir le bonheur et la perfection dès le premier jour où l'on comprend ?
Il est rare qu'on puisse tenter sans imprudence la perfection immédiate.
Quel danger courent les impatients ?
Le danger de reculer et de se décourager.
Comment convient-il de se préparer à la perfection ?
Il convient d'aller à Epictète en passant par Epicure.
Que voulez-vous dire ?
Il faut d'abord se placer au point de vue d'Epicure et distinguer les besoins naturels des besoins imaginaires. Quand nous serons capables de mépriser pratiquement tout ce qui n'est pas nécessaire à la vie ; quand nous dédaignerons le luxe et le confortable ; quand nous savourerons la volupté physique qui sort des nourritures et des boissons simples  ; quand notre corps saura aussi bien que notre âme la bonté du pain et de l'eau : nous pourrons avancer davantage.
Quel pas restera-t-il à faire ?
Il restera à sentir que, même privé de pain et d'eau, nous serions heureux ; que, dans la maladie la plus douloureuse et la plus dénuée de secours, nous serions heureux ; que, même en mourant dans les supplices et au milieu des injures de tous, nous serions heureux.
Ce sommet de sagesse est-il abordable à tous ?
Ce sommet est abordable à tout homme de bonne volonté qui se sent un penchant naturel vers l'individualisme.
Quel est le chemin intellectuel qui conduit à ce sommet ?
C'est la doctrine stoïcienne des vrais biens et des vrais maux.
Comment appelle-t-on encore cette doctrine ?
On l'appelle encore la doctrine des choses qui dépendent de nous et des choses qui ne dépendent pas de nous.
Quelles sont les choses qui dépendent de nous ?
Nos opinions, nos désirs, nos inclinations, nos aversions, en un mot toutes nos actions intérieures.
Quelles sont les choses qui ne dépendent point de nous ?
Le corps, les richesses, la réputation, les dignités, en un mot toutes les choses qui ne sont point du nombre de nos actions intérieures.
Quels sont les caractères des choses qui dépendent de nous ?
Elles sont libres par nature ; rien ne peut les arrêter ou leur faire obstacle.
Quels sont les caractères des choses qui ne dépendent point de nous ?
Elles sont faibles, esclaves, sujettes à beaucoup d'obstacles et d'inconvénients, et entièrement étrangères à l'homme.
Quel est l'autre nom des choses qui ne dépendent pas de nous ?
Les choses qui ne dépendent pas de nous s'appellent aussi les choses indifférentes.
Pourquoi ?
Parce qu'aucune d'elles n'est un vrai bien ou un vrai mal.
Qu'arrive-t-il à celui qui prend les choses indifférentes pour des biens, ou pour des maux ?
Il trouve partout des obstacles ; il est affligé, troublé ; il se plaint des choses et des hommes.
N'éprouve-t-il pas un plus grand mal encore ?
Il est esclave du désir et de la crainte.
Quel est l'état de celui qui sait pratiquement que les choses qui ne dépendent pas de nous sont indifférentes ?
Il est libre. Personne ne peut le forcer à faire ce qu'il ne veut pas ou l'empêcher de faire ce qu'il veut. Il n'a à se plaindre de rien ni de personne.
La maladie, la prison, la pauvreté, par exemple, ne diminuent-elles point ma liberté ?
Les choses extérieures peuvent diminuer la liberté de mon corps et de mes mouvements. Elles ne sont pas des empêchements pour ma volonté, si je n'ai pas la folie de vouloir ce qui ne dépend pas de moi.
La doctrine d'Epicure ne suffit-elle pas dans le courant de la vie ?
La doctrine d'Epicure suffit si j'ai les choses nécessaires à la vie et si je me porte bien. Elle me rend devant la joie l'égal des animaux, qui ne se forgent pas des inquiétudes et des maux imaginaires. Mais, dans la maladie ou dans la faim, elle ne suffit plus.
Suffit-elle dans les relations sociales ?
Dans les relations sociales courantes, elle peut suffire. Elle me libère de tous les tyrans qui n'ont de pouvoir que sur mon superflu.
Y a-t-il des circonstances sociales où elle ne suffit plus ?
Elle ne suffit plus si le tyran peut me priver de pain ; s'il peut me mettre à mort ou blesser mon corps.
Qui appelez-vous tyran ?
J'appelle tyran quiconque, en agissant sur les choses indifférentes, telles que mes richesses ou mon corps, prétend agir sur ma volonté. J'appelle tyran quiconque essaie de modifier mon état d'âme par d'autres moyens que la persuasion raisonnable.
N'y a-t-il pas des individualistes auxquels l'épicurisme suffira ?
Quelque que soit mon présent, j'ignore l'avenir. J'ignore si la grande attaque où l'épicurisme ne suffit plus ne me guette pas à quelque détour de ma vie. Je dois donc, dès que j'ai atteint la sagesse épicurienne, travailler à me fortifier davantage, jusqu'à l'invulnérabilité stoïcienne.
Comment vivrai-je dans le calme ?
Dans le calme, je pourrai vivre doucement et sobrement comme Epicure, mais avec l'esprit d'Epictète.
Est-il utile à la perfection de se proposer un modèle tel que Socrate, Jésus ou Epictète ?
Cette méthode est mauvaise.
Pourquoi?
Parce que j'ai à réaliser mon harmonie, non celle d'un autre.
Combien y a-t-il de sortes de devoirs ?
Il y a deux sortes de devoirs : les devoirs universels et les devoirs personnels.
Qu'appelez-vous devoirs universels ?
J'appelle devoirs universels ceux qui s'imposent à tout homme sage.
Qu'appelez-vous devoirs personnels ?
J'appelle devoirs personnels ceux qui s'imposent particulièrement à moi.
Existe-t-il des devoirs personnels ?
Il existe des devoirs personnels. Je suis un être particulier qui se trouve dans des situations particulières. J'ai un certain degré de force physique, de force intellectuelle et je possède plus ou moins de richesses. J'ai un passé à continuer. J'ai à lutter contre une destinée hostile, ou à collaborer avec une destinée amie.
Distinguez par un signe facile les devoirs personnels et les devoirs universels.
Sauf exception, les devoirs universels sont des devoirs d'abstention. Presque tous les devoirs d'action sont des devoirs personnels. Même dans les circonstances rares où l'action s'impose à tous, le détail de l'action portera la marque de l'agent, sera comme la signature de l'artiste moral.
Le devoir personnel peut-il contredire le devoir universel ?
Non. Il est comme la fleur, qui ne saurait pousser que sur la plante.
Mes devoirs personnels sont-ils ceux de Socrate, de Jésus ou d'Epictète ?
Ils ne leur ressemblent en rien, si je ne mène pas une vie apostolique.
Qui m'apprendra mes devoirs personnels et mes devoirs universels ?
Ma conscience.
Comment m'apprendra-t-elle mes devoirs universels ?
En me disant ce que j'attendrais de tout homme sage.
Comment m'apprendra-t-elle mes devoirs personnels ?
En me disant ce que je dois exiger de moi.
Y a-t-il des devoirs difficiles?
Il n'y a pas de devoir difficile pour le sage.
Avant que j'aie atteint la sagesse, la pensée de Socrate, de Jésus, d'Epictète, ne me sera-t-elle pas utile dans les difficultés ?
Elle pourra m'être utile. Mais je ne me représenterai jamais ces grands individualistes comme des modèles.
Comment me les représenterai-je ?
Je me les représenterai comme des témoins. Et je désirerai qu'ils ne blâment point ma façon d'agir.
Y a-t-il des fautes graves et des fautes légères ?
Toute faute reconnue telle avant d'être commise est grave.
Théoriquement, pour juger de ma situation ou de celle d'autrui dans la voie de la sagesse, ne puis je pas distinguer des fautes graves et des fautes légères ?
Je le puis.
Qu'appellerai-je faute légère ?
J'appellerai ordinairement faute légère celle qu'Epictète blâmerait et qu'Epicure ne blâmerait pas.
Qu'appellerai-je faute grave ?
J'appellerai faute grave celle que blâmerait même l'indulgence d'Epicure.

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