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4 octobre 2007 4 04 /10 /octobre /2007 10:15

Suite et fin de ce petit drame pessimiste. (Début ici.)

Des exemplaires de l'édition de l'Idée Libre (1925) sont encore disponibles auprès des Amis de Han Ryner.


Scène II

Les Esclaves, Eudoxe

Au moment où Stalagmus disait: « Hélas ! hélas ! », Eudoxe est entré. Il a fait signe aux autres esclaves de ne pas remuer et de garder le silence.

Eudoxe met la main sur l'épaule de Stalagmus. Tous les esclaves se lèvent en signe de respect.

Stalagmus se retourne, voit le jeune visage mou et sournois. Une haine implacable brille dans les yeux du vieil esclave.

Eudoxe.
- Calme-toi, bon vieillard, et ne plains le sort de personne. Ou, si tu le préfères, plains la destinée de tous les mortels. Tous sont esclaves.
Sostrata.
- Les maîtres...
Eudoxe.
- Il n'y a de maîtres que les dieux, s'il existe des dieux... Seuls, ils sont affranchis des vraies et profondes servitudes : la maladie, la mort, la peur. Souviens-toi, Sostrata. Cette nuit, je me suis cru malade. L'obscurité m'a terrifié. Il m'a semblé que j'allais mourir. J'ai appelé, j'ai crié : « Des flambeaux ! qu'on apporte des flambeaux ! » Vous êtes venus nombreux, des lumières dans vos mains. Mais j'ai eu peur des lueurs qui avancent et des ombres qui reculent, j'ai eu peur du flottement large des ombres et du frémissement inquiet des lueurs. Je suis esclave de la crainte. Je suis esclave de la maladie. Je suis esclave, hélas ! de la mort implacable.
Stalagmus.
- Tu n'es esclave que de ta lâcheté.
Eudoxe (feignant de ne pas entendre).
- Emilia me vole le bien auquel je tiens par-dessus tous les autres. Non seulement à des hommes libres, mais encore, sans doute, à quelques-uns d'entre vous, elle donne une part de ces baisers qu'elle me doit tous. Pauvre esclave de Cupidon, j'ai besoin de plus en plus servilement de son baiser sali.
Agnès (faisant un pas vers Eudoxe).
- Crois à Jésus de Nazareth. Crois au Libérateur qui brise toutes les chaînes. Il calme les passions, il guérit les fièvres, il dissipe les terreurs et les ténèbres, il brise l'aiguillon de la mort.
Eudoxe.
- J'ai étudié la doctrine de Jésus de Nazareth. Car je suis curieux des doctrines. Mais mon ennui, qui a soif de toutes les initiations, ne se satisfait à aucune.
Agnès.
- La doctrine de Jésus de Nazareth ne ressemble pas aux autres doctrines. Elle est la source d'eau vive...
Eudoxe (haussant les épaules).
- Ton Jésus de Nazareth fut, plus que moi, esclave de Cupidon.
Agnès.
- Folie et blasphème !
Eudoxe.
- Il aima tous les hommes - quel amour absurde et sans beauté ! - jusqu'à mourir pour eux. C'est du moins ce que racontent tes frères.
Agnès.
- C'est la vérité... Comprends donc...
Eudoxe.
- Et ceux qui confessent le Galiléen meurent pour le glorifier. Je ne mourrais certes pas pour la gloire d'Emilia. Je suis moins esclave qu'un chrétien.
Agnès.
- Où trouver la liberté, sinon dans les noblesses de l'amour ?
Eudoxe (à Stalagmus).
- Toi, console-toi, si tu n'échappes pas à un joug qui pèse sur tous les hommes.
Stalagmus.
- Il y a des esclaves que je plains. Mais tu es l'esclave volontaire que je méprise. Comparé à toi, ah ! comme je me sens libre.
Eudoxe (souriant).
- Pauvre esprit sans équilibre et qui vas d'un extrême à l'autre ! Dès que le maître bienveillant s'avoue ton égal, voilà que tu te prétends supérieur à lui !
Stalagmus.
- Emilia m'est indifférente.
Eudoxe.
- Je crois bien ! A ton âge !...
Stalagmus.
- Je ne crains ni la souffrance ni la mort. Du haut de mon courage, je méprise Eudoxe, esclave des plus basses passions, esclave de la peur et de la mort.
Eudoxe.
- Ma bonté est vaste. Pourtant, tu viens de dépasser ses frontières. (A Palinurus.) Va chercher le lorarius : le fouet abaissera la superbe de cet insolent.

Palinurus fait un pas vers la porte. Géta le retient par le bras.

Géta.
- Serais-tu assez lâche ?...
Palinurus.
- J'aime mieux les coups de fouet sur son dos que sur le mien.
Géta.
- Essaie de m'échapper et mon poing t'assommera.
Stalagmus (à Eudoxe).
- Comment des coups de fouet m'empêcheraient-ils de te mépriser et de te haïr ? Mais, parmi ceux-ci, plusieurs ne comprennent que les faits matériels. Le spectacle serait laid pour leurs yeux pauvres, avilissant pour leur cœur semblable au tien. Ces coups ne diminueraient point ma liberté intérieure. Sur quelques aveugles qui croiraient voir, ils alourdiraient des chaînes déjà trop pesantes. Je n'ai pas la naïveté d'enseigner au vulgaire - maîtres ou esclaves - les noblesses immobiles qui dressent un Olympe dans mon âme. Voici, peut-être, une leçon à leur portée.

Brusquement, Stalagmus saisit Eudoxe par le cou et l'étrangle. Géta, Palinurus, que Géta tient toujours par le bras, et Agnès regardent avec des expressions diverses. Les autres esclaves s'enfuient par toutes les portes.

Scène III

Stalagmus, Géta, Palinurus, Agnès, Eudoxe mort

Stalagmus, qui s'est penché pour suivre dans sa chute le corps d'Eudoxe, se relève en s'essuyant le front.

Agnès.
- Il est écrit : « Tu ne tueras point ! »
Stalagmus.
- Le maître vole à l'esclave ce qui seul donne à la vie une valeur. Même tué, le maître reste le vrai meurtrier. Ma révolte est fille de ma servitude et la mort d'Eudoxe est l'œuvre d'Eudoxe.
Agnès.
- Le repentir lave les crimes. Repens-toi.
Stalagmus.
- Le Maître reste toujours l'agresseur. Quelque mal qu'il lui rende, l'esclave est toujours un juge trop indulgent. Tous les crimes de tyrannie ou de servitude sont l'œuvre du maître, et l'esclave ne peut jamais être criminel contre lui.
Agnès.
- Tu ne veux pas te repentir !
Stalagmus.
- Quand je me repentirais, puis-je rendre la vie à celui qui est mort ?... (Il regarde fixement Agnès.) Et toi, te repens-tu ?
Agnès.
- De quoi ? Mes mains sont pures.
Stalagmus.
- Repens-toi, ô femme. Ecrase le germe que tu portes en toi et d'où sortiront, si tu ne t'y opposes, tant de générations d'esclaves lâches ou meurtriers. Détruis d'un seul coup les horribles vies que j'ai vues tout à l'heure.
Agnès (s'enfuyant, les mains sur son ventre).
- 0 criminel, ô conseilleur de crimes !
Stalagmus (la retenant).
- Sais-tu si ce ne sont pas tes fils futurs et leurs maux et leurs rancœurs qui, tout à l'heure, un instant, ont vécu en moi, ont serré mes mains justicières autour du misérable cou ?...

Il la laisse aller. Elle fuit comme folle. Palinurus, que Géta ne retient plus, s'enfuit par une autre porte.

Scène IV

Stalagmus, Géta

Stalagmus s'est assis, tête basse. Il semble plongé dans de profondes réflexions. Géta le regarde

Stalagmus.
- Je ne sais plus... Ai-je obéi à la colère ?... Ai-je obéi à la justice ?... Mon geste exprime-il le sentiment superficiel d'une minute ou la pensée profonde de toujours ?
Géta.
- De quoi te mets-tu en peine ? De toute façon, ton geste est beau, juste et utile.
Stalagmus (haussant les épaules).
- Utile ?
Géta.
- Par Hercule, un geste de révolte l'est toujours : il nie le mensonge qui crée maître et esclaves ; il affirme la vérité et réalise l'homme.
Stalagmus (hochant la tête).
- La libération intérieure suffit peut-être à ce que tu dis. Et ce que j'ai fait, même si des myriades d'esclaves l'imitaient, nous rapprocherait-il de la justice extérieure ? (Se levant et faisant un pas vers une porte de côté.) Non. Puisque les âmes des esclaves ne valent pas mieux que celles des maîtres.
Géta.
- Où vas-tu ? Fuis-tu vers la mort pour échapper à la lenteur des supplices ? Vas-tu te livrer au magistrat et, du haut de la croix, insulter par ton courage à la lâcheté des maîtres ? Ou plutôt veux-tu que je t'aide à gagner la forêt prochaine ?
Stalagmus.
- Ni ceci, ni cela, ni ce troisième parti n'est en harmonie avec ce que j'ai fait.
Géta.
- Alors ?
Stalagmus.
- Je vais tuer le magistrat, créature, soutien et complice des maîtres.
Géta.
- J'applaudis à ce projet pour sa justice et pour son utilité.
Stalagmus.
- Les gestes les plus justes sont peut-être les plus inutiles.
Géta.
- Je ne comprends pas.
Stalagmus.
- Un autre remplacera celui que j'aurai tué.
Géta.
- Quand je t'écoute, je me demande pourquoi tu agis.
Stalagmus.
- J'ai commencé d'agir. Je dois continuer. Mais quiconque entre dans l'action juste est promis à la défaite et à la mort.
Géta.
- Oui, ils se jetteront sur toi, lâches et nombreux, meute de chiens contre le sanglier acculé. Bientôt des chaînes lourdes immobiliseront tes mains. Alors tu ne seras plus libre.
Stalagmus.
- La vraie liberté n'est pas dans les mains, mais dans l'esprit.
Géta.
- Pourquoi donc frappes-tu de tes mains ?
Stalagmus.
- Mon âme s'exprime par les moyens qu'elle a. Privée d'instruments, nul n'entendra plus son langage. En quoi ma pensée en sera-t-elle changée ?
Géta.
- Tu m'étonnes.
Stalagmus.
- J'ai commencé une phrase que je dois continuer. Mon premier geste est, sur une pente, un commencement de course qui entraîne la descente jusqu'au bas ou jusqu'à l'obstacle. Mes mains ne se renieront pas en cessant, avant qu'on les réduise à l'impuissance, d'exécuter les condamnations prononcées par mon esprit. Mais peut-être je regrette d'avoir obéi une première fois à mes mains.
Géta.
- Ton geste est d'un jeune homme ; tes paroles sont d'un vieillard. Pour que je n'entende plus tes paroles, je fuis avec, dans mes yeux, l'encouragement de ton geste. (Il s'incline, prend la main de Stalagmus, la porte à ses lèvres.) Adieu, marche à ton noble destin. (Il fait un pas vers une autre porte.) Moi, je vais à mon sort passionné. Je cours, dans le tumulte de cette heure, posséder Emilia et la tuer... Après ces deux joies ivres, qu'on fasse de moi ce qu'on voudra.

Stalagmus et Géta sortent par les deux portes de côté, tandis que des soldats entrent par la porte du fond et que le rideau tombe.

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